La tragédie des Lumières ne fut pas totalement sous l'influence des classiques, pourtant revendiqués comme modèles, mais plutôt un genre autonome, marqué par deux moments bien distincts, la tragédie philosophique à sujets grecs, fille de Voltaire, puis la tragédie politique à sujets romains ou historiques, fille de Dorat et de Lemierre. Pendant près de soixante-dix ans, des années 1740 aux années 1810, les Lumières ont imposé au genre tragique un nouveau lexique, une nouvelle dramaturgie, et même de nouvelles formules, inventant les conditions de sa survie et de son renouvellement. Le plaisir cher aux classiques de la reconnaissance a laissé la place à celui plus nouveau de la surprise et du spectacle. L'œuvre dramatique d'Antoine-Marin Lemierre illustre parfaitement cette transition d'une tragédie philosophique à une tragédie politique, annonçant, quelque vingt années à l'avance, les thèmes et les idéaux qui s'exprimeront sur la scène du Théâtre de la Nation. Disciple de Voltaire, rival de Chateaubrun, Lemierre est en même temps le précurseur des dramaturges révolutionnaires; on observe dans son théâtre les mutations de la tragédie du XVIIIe siècle. Le théâtre complet de Lemierre n'a été réuni qu'une seule fois, par René Perin, en 1810; l'édition comportait alors les sept tragédies publiées du vivant de l'auteur. Notre édition, qui s'appuie sur celle de Perin, mais qui la confronte aux leçons des éditions originales, retient six tragédies, trois à sujets philosophiques, Hypermnestre, Idoménée, Artaxerce, trois à caractère politique, Guillaume Tell, La Veuve du Malabar, Barnevelt. Nous avons voulu mettre en lumière dans ce volume, dans l'introduction et dans l'apparat critique, la culture classique de Lemierre, sa lecture soutenue de Voltaire, de Rousseau, mais aussi ce qui marqua son extrême originalité, son goût pour le spectacle, et même le spectaculaire, les resso